Regard d'experts

Le business inclusif, ou comment concilier impact social et rentabilité économique ?

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Il est révolu, le temps où l’aide au développement était exclusivement prise en charge par les institutions internationales et les Etats du Nord. Depuis une vingtaine d’années, les entreprises peuvent, elles aussi, participer à la lutte contre l’exclusion et la pauvreté, tout en maintenant des activités lucratives. Oui, l’inclusive business permet bel et bien d’allier rentabilité économique et inclusion sociale. Quand on sait que 821 millions de personnes souffrent de la faim dans le Monde et qu’en parallèle, le nombre de cas d’obésité a presque triplé depuis 1975 (selon la FAO), on se dit qu’il est grand temps que le business inclusif se développe pour lutter contre le fléau de la malnutrition. Sans compter l’urgence de repenser un système alimentaire qui contre le réchauffement climatique.

Et si un business-model inclusif pouvait germer dans votre entreprise ?

 

D’abord, le business inclusif, c’est quoi ?

  • A l’origine du business inclusif, le BoP

C’est en 2004 que le professeur C.K Prahalad de l’Université du Michigan a introduit le concept de BoP (Bottom of thePyramid) dans son célèbre livre Fortune at the bottom of the Pyramid. Le principe ? Envisager les populations les plus pauvres, considérées habituellement comme trop peu profitables et inaccessibles, comme des consommateurs potentiels.

Il propose ainsi que les entreprises, selon lui mieux organisées que tout autre acteur, repensent leur business model pour l’adapter à ces populations génératrices de marges faibles mais à grande échelle. En se basant sur ce principe, le business inclusif ajoute celui d’intégrer des populations BoP tout au long de la chaîne de valeur.

  • En bref, le business inclusif c’est…

La recherche pour tout acteur économique d’une activité rentable et permettant de réduire la pauvreté en incluant les populations les plus pauvres tout au long de la chaîne de valeur. Cela va de la création à la consommation de biens satisfaisant leurs besoins primaires, sans perdre de vue l’objectif final de générer des profits [1].

  • Business inclusif et entrepreneuriat social, quelle différence ?

Bien que les deux modèles soient complémentaires et puissent agir en synergie, ils ont deux vocations bien distinctes. Alors que le business inclusif a pour objectif de créer des activités rentables ayant un impact social, l’entrepreneuriat social cherche l’impact social avant tout, se contentant d’une rentabilité limitée.

  • Qu’est-ce que « l’impact social » et comment le mesure-t-on ?

L’impact social est défini comme un changement significatif et durable – positif ou négatif – dans la vie des populations ciblées, apporté par une action donnée. Il existe une multitude de méthodologies et d’outils pour mesurer l’impact social d’une action. Le site Issue Lab de la Foundation Center par exemple, en recense plusieurs centaines !

 

Pourquoi se lancer dans le business alimentaire inclusif ?

  • L’agro-alimentaire au cœur du marché BoP

Devant le peu de solutions qui existe pour répondre aux besoins des populations vulnérables en matière d’alimentation, l’agro-alimentaire est sans doute le secteur le plus légitime et à plus fort potentiel sur ce marché.

Deux leviers sont alors possibles pour développer un business inclusif sur ce secteur :

  • Créer des nouveaux produits spécifiquement destinés aux populations démunies
  • Mettre en place de nouvelles chaînes de valeur à partir de produits existants
    Source: Marijke de Graaf, ICCO Cooperation, 2016

Une analyse très pertinente d’ICCO Cooperation, synthétisée sur le schéma ci-dessous, souligne en effet l’importance de la relation entre les systèmes alimentaires et les différentes composantes de la sécurité alimentaire et nutritionnelle. En bref, la disponibilité et l’accès à l’alimentation ne conduisent pas forcément à un régime alimentaire approprié. La sensibilisation, la connaissance et les pratiques culturelles jouent elles aussi un rôle crucial. D’où l’importance de l’éducation alimentaire par exemple !

Pour aller plus loin, la FAO utilise ce schéma simplifié montrant comment les six domaines ci-dessous, qui sont directement touchés par l’agriculture, le développement rural et les systèmes alimentaires, peuvent influencer la nutrition. Nous avons mis en avant en vert ceux sur lesquels les entreprises agroalimentaires peuvent intervenir.

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Source: Herforth and Ballard, 2016

Le champ des possibles est donc large pour le business alimentaire inclusif !

  • Un marché potentiel de 5 000 milliards de dollars

C’est la valeur de la consommation annuelle des quatre milliards d’individus qui vivent avec moins de 10 dollars par jour, tous biens confondus. Sur ce montant, la part des dépenses alimentaires est particulièrement importante.

L’Asie remporte la triste position de leader avec 2,86 milliards de personnes qui consomment annuellement pour 3 470 milliards d’euros et rencontrent d’importants problèmes sociaux [1]. L’Europe n’est pas épargnée avec 17,3 % de sa population qui vivait en-dessous du seuil de pauvreté en 2015 [2]. Parmi eux, la population française représente 14 %, avec un seuil de pauvreté monétaire à 1 026 euros par mois en 2016. Dans ce pays, les 8,8 millions de pauvres ont des profils de plus en plus diversifiés. Familles monoparentales, chômeurs, jeunes, mais aussi agriculteurs et artisans commerçants sont particulièrement touchés, et 65 % d’entre eux vivent dans les grandes villes [3].

La problématique d’exclusion sociale, et donc alimentaire, concerne donc aussi bien les pays du Sud que ceux du Nord. Dans ce contexte, le business inclusif n’a pas seulement la volonté de cibler ces populations comme des consommateurs, mais aussi des fournisseurs, salariés ou partenaires potentiels, toujours dans l’objectif de créer un cercle vertueux, à la fois socialement positif et rentable.

  • Qui peut se lancer dans le business inclusif ?

En général, vous n’êtes pas seul à vous lancer dans une activité de business inclusif. Il résulte de la co-création et de la collaboration d’entreprises sociales et/ou du secteur commercial, de communautés locales, d’ONG, de structures publiques d’aide au développement (locales, nationales ou internationales) et de fondations d’entreprise ou d’intérêt public [1]. Le maître mot ? L’union fait la force, y compris avec les populations défavorisées !

 

3 success stories de business inclusif en nutrition

  • Le Programme Malin

En favorisant l’accès à une alimentation saine et équilibrée pour les enfants en bas âge (entre 0 et 3 ans) et leurs familles, ce programme est inclus depuis septembre 2018 dans le plan de lutte contre la pauvreté en France. Celui-ci oeuvre pour une meilleure nutrition des enfants en situation de vulnérabilité sociale et pour la prévention de leur santé future.

Le Programme Malin (je M’ALImeNte bien pour bien grandir) propose des informations et conseils sur l’allaitement, l’alimentation diversifiée, puis sur l’alimentation au sein de la famille ainsi que les comportements nutritionnels. Il propose également une offre budgétaire permettant d’acheter des produits moins chers dans des circuits de consommation existants.

Il est le fruit de 10 ans de travail entre industriels du secteur agroalimentaire (Blédina, Danone Communities et Seb),associations (AFPA, Action Tank Entreprises et pauvreté, Croix-Rouge), acteurs publics (SFP, CAF, Conseils Départementaux, ARS, maternités, PMI, crèches, centres sociaux…) et familles. Il touche à ce jour 11 000 familles sur 5 zones pilotes !

  • Sharing Cities

Depuis 2013, le fromager Bel a développé un réseau de vendeurs de rue pour commercialiser ses fameuses Vache Qui Rit®. A Hanoï, au Vietnam, 80 % des dépenses alimentaires passent par ces réseaux informels. À Abidjan, en Côte d’Ivoire, les écoles ne proposent pas de cantines : ce sont les vendeurs de rue qui se chargent de distribuer des sandwichs et goûters aux enfants. Le groupe a donc voulu capitaliser sur cette force de vente, tout en lui apportant davantage de protection sociale.

Bilan ? 7 083 vendeurs de rue ont été intégrés dans les 7 villes où le programme a été déployé. Parmi eux, 2 329 bénéficient d’une couverture santé, 1 059 d’un compte bancaire et 905 ont été formés à la gestion d’entreprise.

D’ici 2025, Bel souhaite étendre Sharing Cities à 30 villes et compter 80 000 vendeurs de rue dans le réseau. Le groupe a d’ailleurs signé un accord il y a un peu plus d’un an avec la Société financière internationale (IFC), membre du Groupe Banque mondiale, visant à accroître l’impact social du programme.

Le résultat est aussi très positif sur les chiffres du Groupe dont les ventes de Vache Qui Rit® ont grimpé de 20 % au Vietnam et au Congo, bien au-delà des attentes de Bel.

De quoi inspirer de nouveaux business-models inclusifs au sein du groupe, basés sur ce « principe gagnant-gagnant, assurant l’équilibre entre profitabilité et fort impact social », assure Caroline Sorlin, la directrice de Bel Explorer (la division inclusive business de Bel). Ses explications en vidéo (en 2016) : 

  • Nestlé Até Você

Un peu dans l’esprit du Sharing Cities de Bel, Nestlé Até Você est un système de distribution de produits alimentaires développé par Nestlé au Brésil pour atteindre les zones rurales les plus reculées ou les favelas. Pour cela, le groupe agroalimentaire a développé un réseau d’environ 4 000 vendeurs locaux mobiles qui pratiquent le porte-à-porte !

 

Que retenir à propos de l’inclusive business ?

Le sujet est vaste et nous pourrions encore en parler longtemps tant le potentiel est énorme à la fois pour lutter contre les inégalités sociales en matière de nutrition mais aussi imaginer des systèmes alimentaires et agricoles qui atténuent le changement climatique. C’est d’ailleurs le cheval de bataille de la FAO dans son rapport annuel de 2017 sur « La situation mondiale de l’alimentation et de l’agriculture – Mettre les systèmes alimentaires au service d’une transformation rurale inclusive ».

Mais si nous pouvons retenir une chose du business inclusif, c’est sans doute cette très juste citation de Muhammad Yunus, Economiste – Prix Nobel de la Paix : « Quand je rencontre un problème social, je crée une entreprise pour le résoudre ».

 

[1] T.Golja, S.Pozega, Inclusive Business – What is it all about? Managing inclusive business companies?, 2012, p23

[2] Terra Nova, Le business inclusif, 2014

[3] Eurostat, 2016

[4] Insee, 2017