Sur un point précis, la nutraceutique a encore beaucoup à apprendre des secteurs de la pharmacie et de l’agro-alimentaire. Ce point n’en n’est pas un « de détail » : la prévention et la gestion de crise. Un sujet délaissé pour un secteur qui arrive à maturité en termes de pénétration du marché, ce qui multiplie la probabilité d’émergence de crise.

Elles existent déjà : liées aux ingrédients ou encore aux contaminants, ces crises se développent sur plusieurs strates : scientifique et médicale – avec un impact direct sur la santé des consommateurs – règlementaire et aussi médiatique.

Des crises qui sont aujourd’hui gérées quasiment exclusivement en réaction et ne sont donc pas proactives. Si la nutraceutique a objectivement atteint une belle forme de maturité, il est temps pour elle de bénéficier des savoir-faire en prévention et gestion de crise issus des secteurs beaucoup plus matures que sont la food et la pharma.

L’industrie nutraceutique aujourd’hui, c’est…

Un secteur qui affiche des chiffres[1] éloquents : 2/3 des Français ont déclaré avoir consommé un complément alimentaire au cours des 24 derniers mois, et 77 % d’entre-eux en consomment plusieurs fois par an. C’est aussi un chiffre d’affaires de 2,9 Md€, en progression de près de 6 % par rapport à 2023.

Des chiffres qui témoignent d’un taux de pénétration du marché net, avec de plus en plus de marques qui naissent, grandissent et/ou se développent, et évidemment de plus en plus de produits vendus.  Un dynamisme commercial et une exposition médiatique grandissante de la catégorie qui entrainent mécaniquement un risque majeur d’émergence de crises, dont le pendant encore trop impensé est la prévention et la gestion.

Autre donnée intéressante issue du baromètre 2024 de la consommation des compléments alimentaires en France[2], 51 % des consommateurs sont en attente de transparence sur l’origine des ingrédients. Un chiffre à ne jamais négliger, et encore moins quand il est passé au prisme des crises qui touchent l’industrie nutraceutique, particulièrement sur les ingrédients et les contaminants.

Garcinia cambogia : un cas d’école de crise nutra

En termes de crise nutra, un des exemples les plus récents est celle de Garcinia cambogia qui a secoué – et secoue encore – l’industrie de la nutraceutique depuis le printemps 2025.

Cette plante, également connue sous le nom de Tamarinier de Malabar, a fait l’objet d’une interdiction dans les médicaments depuis 2012 par l’ANSM. 

Une interdiction qui n’a pas concerné l’industrie nutraceutique pendant plus d’une décennie. Les extraits de Garcinia cambogia contiennent de l’acide hydroxycitrique (HCA), censé réduire l’appétit et inhiber la synthèse des graisses. Ils ont ainsi été commercialisés comme ingrédient dans des compléments alimentaires en France pendant de nombreuses années après 2012, jusqu’à l’arrêté ministériel du 15 avril 2025, qui a suspendu la mise sur le marché de tous les compléments alimentaires contenant Garcinia cambogia.


Une décision forte suite à l’observation d’hépatites aiguës graves en nutrivigilance, sans autre cause identifiée associée à des cas documentés, dont au moins un décès et plusieurs hospitalisations. Une nutrivigilance mise en place par l’ANSES en 2009 et, jusqu’en mars 2024, 38 cas d’effets indésirables ont été rapportés liés à des compléments contenant cette plante.

A l’échelle européenne, l’EFSA a ouvert en 2023 un dossier d’évaluation du HCA pour sécurité toxicologique, dont les conclusions devraient être connues d’ici la fin de l’année 2025.

Comment les marques ont-elles géré cette crise nutra ?

Nombre de produits et de marques ont été impactées, et il est particulièrement instructif de voir comment cette crise nutra a été gérée par les concernés.

En l’état, la très grande majorité des communications publiques sont passées par le portail officiel RappelConso, où chaque marque publie une fiche rappel précisant motif, risques, consignes, lots et modalités de remboursement.

Quelques-unes des marques concernées ont mis en ligne une page dédiée pour relayer le rappel et détailler la procédure (retours, remboursements, contacts), comme par exemple les Laboratoires Mességué.
Autre canal de communication indirect pour les marques concernées par cette crise nutra, les relais par les distributeurs et réseaux de vente, listés dans les fiches RappelConso, ce qui déclenche des communications via les canaux e-commerce et les SAV des distributeurs, comme ici avec Onatera.

Du côté des réseaux sociaux, canal de communication incontournable pour l’ensemble des acteurs, ce sont les comptes institutionnels – comme l’ANSES – et les médias de consommateurs qui ont très majoritairement relayé les informations et le nom des marques concernées par les retraits de produits. Quand celles-ci se sont contentées d’une communication essentiellement réglementaire et opérationnelle.

Or, la médiatisation de plus en plus forte du secteur de la nutraceutique fait désormais des médias (sociaux et traditionnels) une caisse de résonnance pour les crises sur des marques impactées, et vient également amplifier les prises de parole défavorables à la consommation de compléments alimentaires.

Cette crise – comme celle de la contamination de nombreux ingrédients à l’oxyde d’éthylène (ou ETO) entre 2020 et 2022 – l’a démontré : une marque nutraceutique ne peut plus se contenter d’être conforme, elle doit être proactive, transparente et prête à communiquer.

Adopter une stratégie de prévention et gestion de crise en nutra, c’est préparer son organisation, ses équipes et sa communication

C’est évoqué plus haut avec le besoin de transparence exprimé par les consommateurs : les attentes sociétales ont évolué. Les consommateurs sont en attente de transparence, mais aussi de sécurité et de réactivité, à l’heure où l’opinion publique se mobilise rapidement via les réseaux sociaux et où les crises se propagent à la vitesse du web. Conséquence : le manque de préparation ou la communication floue détruisent la confiance de marque.

Parallèlement, les autorités exigent la proactivité et poussent – à juste titre – à la mise en place de système interne de nutrivigilance et de traçabilité.

Enfin, une crise non préparée engendre un coût considérable à plusieurs niveaux :

– un rappel massif de produits induit destruction de lots, remboursements et perte de référencement.

– le coût réputationnel est énorme : perte de confiance durable des consommateurs et des distributeurs, bad buzz, relais médiatique non-maitrisable sur le fond.

Adopter une logique de prévention et gestion de crise offre un avantage stratégique à long terme permettant de renforcer une bonne réputation et une fidélité client accrue, mais aussi de structurer la capacité à gérer une alerte sans perte durable, en maîtrisant l’ensemble des tenants et aboutissants.

[1] Source Synadiet

[2] Toluna X Harris Interactive X Synadiet