Regard d'experts

L’éducation alimentaire, levier efficace pour lutter contre la malnutrition ?

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Pour pouvoir manger correctement, c’est-à-dire à ma faim et sainement, il faut déjà que j’ai accès à une alimentation suffisante et équilibrée, me diriez-vous. Oui mais pas seulement. Pour rester en bonne santé, je dois apprendre à utiliser la nourriture dont je dispose dans mon pays et ses conditions climatiques, géopolitiques et culturelles. A composer avec les revenus et pratiques de ma famille. A jongler avec mes contraintes physiques et psycho-sociales. 

POUVOIR MANGER + APPRENDRE A BIEN MANGER = l’équation anti-malnutrition ? L’« alphabétisation nutritionnelle » est-elle une solution ?

573 enfants de 6 mois à 5 ans souffrant de malnutrition pris en charge.

38 jours de programme d’éducation nutritionnelle.

83 % de taux de guérison immédiat.

79 % de pérennisation du bon état nutritionnel [1].

C’est le résultat d’une étude évaluant l’efficacité de la prise en charge de ces enfants par un programme de renutrition dans 12 centres traitant la malnutrition aiguë modérée dans la banlieue de Tanarive, à Madagascar.

Ce programme, c’est le Nutricartes®. Un outil pédagogique ludique créé par l’association L’APPEL pour sensibiliser les parents d’enfants malnutris aux principes de base d’une alimentation équilibrée, aux mesures élémentaires d’hygiène ou encore à la conduite à tenir en cas de diarrhée ou de déshydratation.

Une preuve tangible de l’intérêt de coupler la supplémentation nutritionnelle des enfants malnutris à l’éducation nutritionnelle de leurs parents.

C’est loin de chez vous ? Vous ne vous sentez pas concerné par la malnutrition ?

Pourtant, nous sommes 1,9 milliard à être en surpoids ou obèses. Et 821 millions à ne pas manger à notre faim [2].

Le 12 juin 2019, l’ANSES publie un rapport révélant que 75 % des enfants français de 4 à 7 ans consomment trop de sucre quotidiennement [3]. C’est énorme. Et le surpoids et l’obésité continuent de se répandre dans les Pays du Nord comme du Sud. La faim aussi.

malnutrition dans le monde
Organisation Mondiale de la Santé, Le double fardeau de la malnutrition, 2018

Comment enrayer ce fléau qui touche toutes les populations, du Nord comme du Sud ? Au-delà de l’amélioration de l’offre alimentaire, en quoi le levier pédagogique est-il efficace ?

Les mauvaises habitudes alimentaires, principale cause de la malnutrition

Même si les déterminants psychologiques, génétiques et l’activité physique peuvent jouer un rôle dans la malnutrition, il est évident que les mauvaises habitudes alimentaires en sont la première cause.

La FAO souligne que ces habitudes et régimes alimentaires sont influencés par de nombreux facteurs, intervenant aux niveaux :

  • Individuel
  • Familial / groupe
  • Communautaire / institutionnel
  • National

C’est à tous ces niveaux que peut intervenir l’éducation alimentaire et nutritionnelle, composée d’un ensemble de stratégies éducatives visant à aider les populations à atteindre des changements positifs et durables de leurs comportements alimentaires.

régimes alimentaires
FAO, Education nutritionnelle et alimentaire

D’où l’importance, comme le soulignait Grégory Dubourg dans son podcast dédié à la nutrition sociale, de faire intervenir tous les acteurs pouvant influencer l’alimentation des individus. Médias, industries agroalimentaires, programmes d’aide alimentaire, restaurants, écoles, centres de loisirs… tous doivent agir à leur échelle mais dans le même sens pour maximiser l’impact des messages transmis. Et donc renforcer leurs capacités en éducation nutritionnelle. Car « éduquer » les gens à la nutrition, ça s’apprend !

L’éducation nutritionnelle ne consiste en effet pas seulement à transmettre des messages mais aussi à :

  • Rendre les personnes autonomes afin qu’elles prennent en charge leur propre régime alimentaire et leur santé
  • Comprendre et s’adapter aux besoins des populations et ce qui influence leurs régimes alimentaires
  • Mettre en place des activités réalistes et participatives
  • Viser de petits changements attractifs et réalisables dans les perceptions et actions des gens

Un autre enjeu est d’amener les décideurs à mettre en œuvre des politiques de promotion d’une alimentation saine. Ça tombe bien, c’est ce que fait déjà Santé Publique France avec le PNNS (Programme National Nutrition Santé) depuis plusieurs années sur le territoire français. Ou encore  le U.S. Department of Agriculture’s (USDA) et le National Institute of Food and Agriculture (NIFA) aux Etats-Unis avec le EFNEP (Expanded Food and Nutrition Education Program).

Maintenant, les leviers utilisés sont-ils (encore) les bons ?

L’éducation alimentaire à l’école, parlons-en

Parfois seul lieu d’apprentissage pour les enfants, l’école peut jouer un rôle déterminant dans la lutte contre la malnutrition. Mais même pour des enfants qui reçoivent une éducation de la part de leurs parents, la nutrition fait très rarement partie du « programme », qui plus est chez les populations touchées par la malnutrition.

Et où qu’on soit dans le monde, l’école reste le lieu où nos têtes blondes passent le plus clair de leur temps.

Selon la FAO, l’école primaire est un canal particulièrement adapté pour transmettre des notions d’éducation nutritionnelle, où jeux, démonstrations, illustrations et exercices pratiques facilitent l’intégration des connaissances.

Découvrez aussi le point de vue d’une enseignante en France en lisant cet article.

Pourquoi l’école est-elle un lieu de prédilection pour l’éducation alimentaire et nutritionnelle ?

  1. Les écoliers sont à un âge où leurs habitudes alimentaires sont en pleine construction. Ils sont aussi ouverts à de nouvelles pratiques et connaissances qu’ils peuvent apprendre sans effort.
  2. A l’école, il y a des règles à respecter. Celles de l’hygiène en font partie, comme le lavage des mains par exemple, et favorisent de bonnes pratiques nutritionnelles.
  3. A l’école, on mange 2 fois par jour ! La distribution de repas et goûters sains, combinées à une éducation nutritionnelle, peuvent améliorer directement la santé et la nutrition des élèves tout en les aidant à acquérir de bonnes habitudes alimentaires.
  4. La qualification du personnel enseignant est une vraie force pour faire passer les bons messages, avec les bonnes méthodes.
  5. L’école concerne les enfants, mais pas seulement. En faisant intervenir les familles dans leur éducation nutritionnelle et en encouragent la participation des communautés dans des projets collaboratifs comme les jardins scolaires, on peut toucher un public plus large.
  6. Dans les pays défavorisés, les programmes d’alimentation scolaire peuvent être des interventions nutritionnelles efficaces à moindre coût pour lutter contre la malnutrition, mais aussi améliorer les revenus et la sécurité alimentaire des communautés locales.

Les jardins scolaires, justement, sont un formidable vecteur d’apprentissage d’une meilleure alimentation, mais aussi de développement d’une conscience environnementale. Sans compter les liens sociaux qu’elle permet de tisser entre les élèves, mais aussi avec les familles ou communautés locales. Quoi de mieux en effet que de cultiver son légume et le cuisiner avec ses copains pour comprendre d’où il vient et apprécier toutes ses vertus ?

L’exemple de l’école O’Brien en Tanzanie en est une très belle démonstration :

Même si l’école est un lieu privilégié pour l’éducation alimentaire, elle n’est pas le seul endroit où une intervention est nécessaire pour enrayer la malnutrition. Ni les enseignants les seuls acteurs. On ne le répètera jamais assez : pour que cela soit efficace, qu’on parle de surpoids ou de dénutrition, ce sont tous les faiseurs et influenceurs de notre alimentation qui doivent intervenir. Dès le plus jeune âge mais aussi tout au long de la vie. Par tous les moyens de communication possibles. Et surtout, en faisant appel à des spécialistes, car l’éducation nutritionnelle, c’est un vrai métier ! Et c’est notamment celui de l’agence Nutrikéo !

Cet article a été rédigé par Ombeline de Pémille, Directrice du Pôle Social.

[1] Margot Magnin & al, Most children who took part in a comprehensive malnutrition programme in Madagascar reached and maintained the recovery threshold, 2017

[2] Organisation Mondiale de la Santé (OMS), septembre 2018

[3] Anses, Avis relatif à l’actualisation des repères alimentaires du PNNS pour les enfants de 4 à 17 an, 12 juin 2019